Sabena • Une productivité plus élevée que la moyenne européenne, indique l’audit

Les travailleurs donneraient bien un ticket retour à Swissair

Jamais la colère du personnel de la Sabena n’a été aussi grande. Durant des mois, la direction a répété que la mauvaise situation était due à l’absentéisme et à la mauvaise volonté des travailleurs. Aujourd’hui, l’audit révèle que la productivité y est plus élevée que la moyenne européenne. Mais la direction veut imposer de nouveaux sacrifices.

Olivier Coussaert et Stan Van Hulle

Même si l’audit sur la Sabena n’est pas encore publié, certaines fuites en ont déjà révélé les grandes lignes. Et, avant tout, le fait que la mauvaise situation de l’entreprise serait due à des erreurs de gestion de la direction. Il ne s’agit en tout cas pas d’un manque de productivité du personnel. Ce que, du reste, n’importe quel travailleur de Sabena sait, au vu de la charge croissante du travail. L’audit confirme: «La productivité du personnel de la Sabena est de 3% plus élevée que la moyenne européenne du secteur».

La direction se dit prête à reconnaître qu’il y a bien eu ci et là quelques erreurs de gestions mais, selon elle, il faut penser à l’avenir. Et donc, elle… engage les travailleurs à accepter un nouveau plan de restructuration de 14,4 milliards et 700 licenciements collectifs. Soit 200 licenciements de plus qu’annoncé une semaine plus tôt.

Ce que l’audit n’a pas examiné, par contre, à cause d’un accès très limité aux documents de l’entreprise, c’est l’existence d’éventuels transferts financiers entre la Sabena et le holding SairGroup (Swissair). Or, parmi les travailleurs, on a le sentiment qu’il y a moins des erreurs de gestion qu’une politique consciente pour liquider Sabena au profit du groupe suisse.

«Comment se fait-il qu’il y a un an tout allait bien? demande ainsi Louis. Vous vous rappelez, il manquait même du personnel. Ils ont été jusqu’à organiser une bourse pour l’emploi. Et maintenant, c’est le trou noir. Tout le monde a pu voir que les Suisses prenaient le contrôle de l’entreprise et personne ne les en a empêchés. Par exemple, au niveau de l’informatique, les Suisses sont venus installer leur propre réseau.»

Pierre confirme: «Ils ont acheté des camionnettes et un tas de matériel pour lesquels, curieusement, il n’y avait pas de personnel prévu. Pourquoi ont-ils acheté des avions de trop, alors que deux de ces avions ne servent à rien et coûtent des millions par jour à la société?» Pourquoi, alors que la crise du pétrole faisait rage, la Sabena a-t-elle vendu un contrat qui lui permettait d’obtenir du pétrole à meilleur marché? Alors que, comme par hasard, SairGroup était en train de mettre sur pied un consortium de distribution de carburant au niveau mondial.

«Pas question qu’on nous prenne encore un franc»

Les motifs de colère ne manquent pas parmi le personnel. Première cause de mécontentement, l’absence d’information dans ce climat de terreur que créent les allusions à une faillite. Louis: «Que se passe-t-il? Nous ne le savons pas. Les seules informations que nous recevons nous viennent de la presse et du PTB». A cet égard, les organisations syndicales pourraient commencer par publier l’audit et en discuter en assemblée générale…

Autre point: les sacrifices des travailleurs, ça commence à bien faire. «Pas question qu’on nous prenne encore un franc», défend Frank, qui ne fait pas seulement allusion au salaire, mais aussi à l’emploi et aux conditions de travail. «Déjà actuellement, nous sommes exténués après le boulot. Et ils voudraient que nous en fassions encore plus», s’insurge Sonia. C’est comme pour les vacances: «On parle de limiter les congés à dix jours en juillet, il faudrait prendre le reste en basse période touristique, note Frank. On pourrait même devoir venir travailler tous les week-end (contre un sur quatre actuellement) et récupérer à d’autres moments.»

Beaucoup dans l’entreprise se demandent aussi si cela a encore un sens de continuer avec les Suisses. Revenir à une gestion par l’Etat belge ne résoudrait certes pas tous les problèmes, vu la concurrence acharnée entre compagnies aériennes, mais une chose est sûre: dans les mains d’une multinationale, il n’y a pas d’avenir. Le plan BlueSky et le prétendu plan de sauvetage de l’entreprise visent à liquider Sabena comme compagnie nationale.

La renationalisation pourrait également assurer plus de transparence dans la gestion de l’entreprise. Et elle pourrait avoir un impact important pour les luttes contre la privatisation menées à la Poste, à Belgacom ou à la SNCB.

Un cadeau de 4 milliards aux actionnaires?

Pour les adversaires de la renationalisation, les finances publiques ne peuvent pas à nouveau combler le trou de la Sabena. Mais que compte faire l’Etat maintenant? Verser quatre milliards pour permettre à SairGroup d’absorber Sabena! Quatre milliards sortant directement de la poche des contribuables et qui ne serviront pas à sauver l’emploi mais à en supprimer 700.

Si l’on veut éviter que les travailleurs du pays payent, pourquoi ne pas reprendre la proposition d’un impôt sur les fortunes avancée par la CSC? Au lieu d’offrir quatre milliards aux actionnaires, le gouvernement pourrait faire l’inverse: prendre chez les riches actionnaires l’argent nécessaire au maintien des 13.000 emplois Sabena. Cela devient urgent car, comme le disait le président CSC, Luc Cortebeeck à propos de l’impôt sur les fortunes, «si nous ne l’exigeons pas maintenant, nous ne l’aurons jamais».

Qui siège au conseil d’administration?

S’il y a vraiment eu des erreurs de gestion à la Sabena, comment se fait-il qu’aucun des représentants de l’Etat au conseil d’administration n’ait tiré la sonnette d’alarme alors que la plupart sont des gestionnaires chevronnés? Et si, plutôt qu’une mauvaise gestion, il y avait une stratégie de liquidation de la Sabena, menée par la multinationale SairGroup avec la complicité des gouvernements belges successifs. Une stratégie qu’on tente de pousser jusqu’au bout actuellement.

Voici un aperçu des représentants de l’Etat au conseil d’administration de la Sabena:

• Jan Huygebaert, CVP, président de la banque Almanij;

• Clair Ysebaert, VLD, gestionnaire de la SNCB;

• Michel van der Stichele, PRL, chef de cabinet du ministre-président bruxellois De Donnéa;

• Jacques Moulaert, PSC, ex-BBL;

• Phillipe Suinnen, PS, responsable de la Région Wallonne;

• Jannie Heak, SP.

Photo - Les travailleurs de la Sabena, dont la productivité est déjà de 3% plus élevée que la moyenne européenne du secteur, ne sont pas prêts à accepter de nouveaux sacrifices. (Photo archives)