Mes raisons en faveur du "OUI" aux bilatérales"

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Dans Services publics du 10 mars dernier, Rémy Pagani, secrétaire de la Région Genève
de notre syndicat, défend le mot d'ordre du "NON" aux accords bilatéraux avec l'Union européenne,
dans la perspective de la votation fédérale du 21 mai prochain.
Je ne suis pas du tout d'accord avec cette position et je tiens à exprimer mes arguments dans ce débat.

Selon Rémy Pagani, ces accords accentuent les politiques de flexibilisation des conditions de travail
et ouvrent la porte, avec la libre circulation des personnes, à un dumping salarial massif. Il considère
que les mesures d'accompagnement ne constituent pas un véritable instrument de défense et que les
syndicats n'ont pas les moyens d'organiser les salarié-e-s particulièrement menacé-e-s par ces tendances
au dumping. Enfin. pour lui, un "OUI" aux bilatérales rendrait plus difficile l'adhésion à l'Europe.

Préserver les Conditions de travail en votant "NON"?

Il est indéniable que le contenu des bilatérales correspond, avant tout, aux intérêts commerciaux de la Suisse
et qu'il s'inscrit dans le cadre de processus de libéralisation économique qui comportent des conséquences
négatives pour les salarié-e-s et la population (ouverture de la concurrence sur les marchés publics, trafic
de transit, etc..) Peut-on cependant prétendre qu’en refusant ces bilatérales, et tout particulièrement la liberté
de circulation des travailleurs/-euses. Nous préserverions les conditions de travail des salarié-e-s occupé-e-s en Suisse?
Je n'y crois pas une seconde.
Bilatérales ou pas, ces processus de libéralisation continueront de se développer en Suisse, comme dans l'Union européenne. Rappelons que le refus de l'Espace économique européen (EEE) lors de la votation populaire de 1992
n'a pas empêché le développement des politiques de dérégulation en Suisse. Citons la privatisation de Télécom,
qui s'est traduite par 12 000 emplois supprimés, la transformation des CFF en société anonyme, les cadeaux fiscaux accordés aux entreprises et personnes fortunées tandis que les collectivités publiques ont été soumises à des cures d'austérité, les fusions Novartis et UBS qui ont débouché sur la suppression de dizaines de milliers de postes de travail pour le plus grand profit des actionnaires. Il est donc simpliste et faux de voir dans l'Union européenne la cause dernière de ces processus de libéralisation, et de croire qu'en votant "NON" à ces bilatérales, on va ipso facto stopper ces tendances en Suisse.

Le repli national n'est pas une solution

Il s'agit en effet de tendances mondiales, qui correspondent aux exigences du système, à savoir rentabiliser les masses croissantes de capitaux accumulés durant ces 30 dernières années. Elles se traduisent par une compétition féroce sur les marchés, accélérant ainsi la concentration des capitaux sur le plan mondial. L'élargissement des débouchés, pour les marchandises comme pour les investisseurs, est dès lors impératif pour le capital, d'où une pression croissante pour faire sauter dans tous les pays et dans tous les secteurs, toute entrave à la liberté de commercer et d’investir. D'où aussi, dans pays industrialisés, les attaques massives aux emplois, , aux conditions de travail des salarié-e-s ainsi qu'aux services publics et assurances sociales, car ceux-ci du point de vue des entreprises, sont autant de facteurs de coûts. La "financiarisation" du capital se développe sur une base internationale; il est donc parfaitement faux de croire qu'on pourra préserver les conditions de travail et de salaires par un repli sur nos conditions nationales.
Nous devons dire clairement que la cause de ces processus de libéralisation réside dans les rapports sociaux actuellement dominants, qui privilégient à tous les niveaux le capital au détriment des besoins du travail et mettent en concurrence les salarié-e-s entre eux/elles:
il ne saurait donc être question de nous associer d'une quelconque manière aux positions qui présentent les salarié-e-s des autres pays comme un danger pour les conditions de travail des salarié-e-s occupé-e-s en Suisse.

De l'eau au moulin des plus REACTIONNAIRES

Pour définir notre position, nous ne pouvons pas nous déterminer uniquement sur le contenu des accords; nous devons
aussi prendre en compte le contexte, et surtout les perspectives stratégiques du point de vue de notre lutte.

Dans les conditions actuelles, j'estime en effet qu'un "NON" aux bilatérales serait directement subordonné aux positions nationalistes et apporterait de l'eau au moulin des milieux les plus réactionnaires. A mon sens, ceux qui appellent à voter "NON" aux bilatérales au nom de préoccupations sociales seront laminés par le contenu nationaliste archidominant du refus. Pour ma part, en tout cas, je ne soutiendrai en aucune manière le référendum de la Lega et des milieux nationalistes d'extrême droite.

En cas de référendum victorieux contre les bilatérales, comment croyez-vous que ce résultat serait interprété par les milieux dominants, ceux qui militent en faveur des accords bilatéraux parce qu'ils sont conformes à leurs intérêts commerciaux? Dans le sens de stopper la dérégulation et les processus de libéralisation, ainsi que les tendances au dumping salarial? Ou dans le sens d'une poursuite des processus de libéralisation, par des mesures plus brutales encore, exploitant ainsi les tendances xénophobes et la division des salarié-e-s qu'exprimerait un tel vote?

Aucune solution "nationale"

Il faut bien voir qu'il n'existe aucune solution nationale au problème de la mondialisation néolibérale. car il y a belle lurette que le capital s'est internationalisé. Il n'y a de solutions qu'à l'échelle internationale et celle-ci suppose la construction d'une solidarité des travailleuses et travailleurs par-delà les frontières. Dans un débat comme celui sur les bilatérales, ou notre marge de manoeuvre est très restreinte, nous devons privilégier le cadre le plus favorable pour notre lutte (le cadre européen me parait nettement plus avantageux que celui, très étriqué. de la Suisse), et aussi l'option qui nous pousse à chercher une solution "vers l'avant", contre l'ordre social néolibéral qui produit des effets dévastateurs dans le monde entier, et non " vers le passé" vers un mythique capitalisme national.

Ce n'est pas parce que nous contestons, à juste titre, la position des milieux bourgeois dominants, qui présentent leurs intérêts commerciaux comme répondant à l'intérêt général et l'intérêt du capital comme identique à celui des salarié-e-s, que nous devons présenter l'idée d'un retour en arrière comme préférable.

flans cette question. nous devons privilégier le rapprochement avec les travailleuses et travailleurs européen-ne-s, et non nous séparer encore plus d'eux/elles. ce qui serait le résultat objectif d'un refus des bilatérales; nous devons également privilégier les avancées dans le domaine des droits des personnes étrangères en Suisse que comportent aussi les bilatérales

S'inscrire dans la lutte sur le plan international

Je pense par ailleurs que Rémy Pagani a tort lorsqu'il prétend qu'un " OUI " aux bilatérales empêcherait une adhésion à l'Europe. alors qu'un " NON" la favoriserait. Il est indéniable que certains milieux bourgeois soutiennent ces bilatérales pour barrer la route à l'adhésion. mais, au cas où le "NON" aux bilatérales l'emporterait, quelles pourraient bien être, raisonnablement. les chances en votation populaire d'une adhésion à l'UE. qui implique quand même d'autres exigences que de simples accords commerciaux? Et cela dans le contexte d'un renforcement des tendances nationalistes qui serait à coup sûr le premier effet d'un refus des bilatérales. Qu'on le veuille ou non, le vote sur les bilatérales sera interprété en terme d'ouverture ou de fermeture à l'Europe.

Les syndicats doivent aujourd'hui se préparer à défendre les conditions de travail des personnes salariées dans le contexte qui résultera des bilatérales (mais aussi d'un refus de celles-ci) Les syndicats sont nés du besoin des salarié-e-s de lutter contre la concurrence entre eux/elles, un besoin aujourd'hui plus actuel que jamais. Les salarié-e-s, hommes et femmes, ne sauraient en aucun cas attendre leur salut des mesures d'accompagnement, et de l'application bien intentionnées de celle-ci par le patronat. Ils et elles devront s'organiser pour faire face aux effets de ces bilatérales ainsi qu’aux programmes bourgeois de dérégulation qui se déveloperont dans tous les cas de figure. Quant aux syndicats, par-delà les mouvements de lutte particuliers contre les effets de la "globalisation "ils doivent impérativement s’inscrire dans les développements de la lutte sur le plan international mis en évidence par les manifestations de Seattle. Et aussi contribuer, sur le plan, à l’indispensable remise en cause de ces rapports sociaux dévastateurs. C’est dans ce sens que, pour ma part, je voterai " OUI " aux bilatérales.

Eric Decarro,
président national SSP

Article paru dans le journal Services publics du 5 mai 2000

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