Swissair
Cochon
qui s’en dédit…
«Je pensais naïvement
qu’à la retraite anticipée, j’allais pouvoir
me désengager
lentement de
toutes mes activités liées à mon travail…»
«Je
sais que le syndicat, c’est nécessaire, mais si on
m’avait dit que j’en aurais
autant
besoin à ce moment-là, je n’y aurais pas cru…». C’est
par ces mots que
nos amis les préretraités de l’ensemble du groupe
Swissair, devenu SAirGroup,
puis filiales en tout genre (Gates Gourmet, Aviréal,
Swissport, SAirTechnics, etc.),
levaient leur verres pour trinquer à une victoire très
importante pour le mouvement
des travailleurs en Suisse. Ce jour-là, ils fêtaient
l’aboutissement triomphal de quatre
longues années de bagarres juridiques qui les ont menés
jusqu’au Tribunal fédéral.
Avec courage et détermination, ils ont administré
une défaite magistrale à l’ensemble
des juristes, bon chic bon genre, toujours prêts à
tourner leurs réflexions fumeuses là
où le vent souffle.
Rémy
Pagani,
secrétaire
SSP – Région Genève
Reprenons
par le commencement. Début 2001, lors de la débâcle du
groupe Swissair, des conseillers
plus malins que les autres, chiens de garde des
patrons de la finance nationale, pour ne pas dire mondiale,
prêts à rendre tous les services possibles et
imaginables, et encore plus, au directeur de l’UBS, M. Ospel,
avaient imaginé une construction commerciale des plus
sophistiquées pour contourner la loi, faire voler les
avions et, surtout, sauver leurs mises en ne reprenant
que les beaux restes de Swissair et laisser les
mauvais dans le giron de l’administration de la
faillite.
Souvenez-vous:
après la débâcle de Swissair, le conseil
d’administration de SAirGroup et le Conseil fédéral
se liguaient ou, plutôt, s’acoquinaient pour
reprendre une partie de SAirGroup, en l’occurrence la
compagnie
d’aviation Crossair, en gonflant ses effectifs et,
surtout, en abaissant de manière drastique tous les
salaires
du personnel de la nouvelle compagnie d’aviation
Swiss (moins 30% de salaire). Plus de 2 milliards et demi
posés sur la table par la Confédération sans
condition et seulement 600 millions par le conseil
d’administration scellaient cet accord qui
contournait l’article 333 du Code des obligations (CO).
Cet article
empêche, dans sa lettre comme dans son esprit, tout
employeur de liquider une société pour en créer une
nouvelle et réembaucher son personnel à la baisse;
une disposition qui est d’ailleurs une reprise quasi
identique de la législation européenne.
Un
montage juridique foireux
Tous
les juristes de la planète avaient admiré cette
construction juridique, y compris dans nos rangs,
notamment les collègues du groupe trafic aérien du
SSP à Zurich. Et, pourtant, avec les préretraités de
Suisse romande, nous avions déjà critiqué
ouvertement, à ce moment-là, la mise de fonds sans
conditions
du Conseil fédéral ainsi que cette manière abusive
de contourner l’article 333 du CO. Nous trouvions
scandaleux que des filiales saines comme Swissport se
défassent de leurs obligations de rente en faveur
des préretraités et que Swiss abaisse les salaires
des employés qu’elle reprenait. Il n’y avait pas de
raison
que les dirigeants de Swissair, de SAirGroup, de
Crossair puis de Swiss échappent à leur obligation prévue
par l’article 333 du CO et que les responsables des
filiales n’en fassent pas de même. Ces derniers
abandonnèrent toutefois sur le bord du chemin, sans
état d’âme, quelque 300 de leurs employés en
préretraite, les plaçant dans des difficultés
financières extrêmement douloureuses. La mesure était
d’autant plus honteuse que ces préretraités
avaient été forcés au départ durant les années
1996-1997 et
suivantes après plus de trente-cinq voire quarante
années de labeur.
C’est
d’abord devant le Tribunal des prud’hommes que ces préretraités
de Suisse romande ont revendiqué
leurs droits. Déjà à ce stade de la procédure, ils
remportèrent une première victoire: quelque 20 millions de
francs leur furent alloués. Mais c’était compter
sans l’argumentation juridique assez spéciale de la
partie
adverse. Dans la procédure, il fut ainsi reproché à
ces préretraités de réclamer abusivement leur dû devant
les tribunaux sous prétexte qu’ils avaient tous
revendiqué dans la masse en faillite de SAirGroup le solde
de
leur rente et, surtout, qu’ils bénéficiaient
d’une rente de leur deuxième pilier. En effet, du jour au
lendemain,
lâchement abandonnés, ces préretraités, se
retrouvant sans le sou, contraints et forcés, se payaient
leur
propre retraite sur leurs deniers personnels. Pire même:
n’ayant plus de relations de travail (leur contrat de
préretraite étant prétendument caduc), leur caisse
de retraite les avait mis devant le choix soit de passer au
statut effectif de retraités, soit de quitter la
caisse, n’étant plus membres actifs.
Une nouvelle gifle
Non
contents d’avoir perdu devant le Tribunal des
prud’hommes, c’est en appel que les employeurs unis
se portèrent. Mais, une année plus tard, c’est une
nouvelle baffe qui leur fut administrée par la Chambre
d’appel, puis ce fut au tour du Tribunal fédéral
de rappeler l’évidence. Ce dernier a ainsi confirmé que
les
contrats de préretraite liaient les parties au même
titre qu’un contrat de travail et qu’il n’y avait pas
moyen
de déroger à l’article 333 du CO.
Cette jurisprudence va faire école dans toute la
Suisse. Elle consolide de manière extrêmement précise,
par
des considérants juridiques solides, le concept européen
de lutte contre la sous-enchère salariale et
empêche toute velléité patronale de licenciement en
vue de réembaucher le personnel, dans une nouvelle
structure, à des conditions inférieures. Elle
souligne également que l’accord passé avec des salariés
en vue
de les mettre en préretraite est un accord de travail
régi par la bonne foi, auquel on ne peut déroger de
quelque manière que ce soit.
Bref,
comme nous, le Tribunal fédéral fait une application
rigoureuse de l’article 333 du CO et, surtout,
il sécurise le droit européen dans son application
en Suisse. De plus, grâce à ses 22 arrêts, le statut
juridique des contrats de préretraite est consolidé
dans toute la Suisse, ce qui est important car de tels
contrats sont imposés par les employeurs lorsque les
entreprises traversent des difficultés économiques.
Avec
tous les préretraités de Suisse romande que nous avons
accompagnés devant les tribunaux, durant
ces quatre longues années de procédure, nous avons
eu quelquefois la tentation de rappeler publiquement
à leurs employeurs le dicton populaire «Cochon
qui s’en dédit». Aujourd’hui, c’est le
Tribunal fédéral qui
les stigmatise, et c’est tant mieux.