Syndicat suisse des services publics
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Crise de Swissair et ses développements.
Quelles orientations syndicales face à une telle situation ?
Eric Decarro - Président central SSP / VPOD (7 octobre 2001)


Coup de force des banques

Durant le week-end des 29-30 septembre, les deux grandes banques – UBS et Crédit Suisse – ont imposé, par un coup de force, leur solution dans la crise de Swissair. Cela a débouché sur la le chaos que l'on sait avec les avions Swissair cloués au sol pendant deux jours, et des dizaines de milliers de voyageurs dans le monde immobilisés, et sans espoir d'être même remboursés.

On ne saurait en effet gérer les problèmes complexes d'une compagnie de transport aérien, par des "montages financiers", et l'imposition de solutions les plus brutales au détriment des salarié-e-s et des prestations de services de Swissair. La confiance des salarié-e-s, qui font la renommée d'une compagnie et mettent en oeuvre les technologies complexes et hautement socialisées de l'industrie du transport aérien, est la condition sine qua non de toute solution à la crise. Et la solution des banques n'a pas la confiance du personnel. La confiance des clients de Swissair qui est la garantie pour l'avenir d'une compagnie aérienne en suisse n'est aujourd'hui plus assurée dans le cadre de cette opération des banques. L'opération "Phoenix", au terme de laquelle une nouvelle compagnie étincelante devait sortir des cendres de Swissair, comme l'oiseau du même nom, a en effet d'ores et déjà débouché sur un désastre qui hypothèque de toute évidence la création, sur ces bases, d'une nouvelle compagnie aérienne viable.

Le contenu du diktat des banques

L'UBS a engagé l'offensive finale visant à liquider Swissair vendredi 28 septembre, en fermant au groupe le robinet des crédits. Il faut relever que l'UBS avait déjà refusé ce printemps d'entrer dans le consortium de banques, composé du Crédit Suisse, de la Deutsche Bank et de la City Bank qui devait en principe mettre un milliard de crédit à disposition de Swissair (en réalité, ce crédit n'a pu être utilisé en raison d'un désaccord sur les conditions qu'il prévoyait, comme le relevait la Sonntagszeitung en juillet). Durant le week-end, Swissair n'a ainsi échappé à l'incapacité de paiements que grâce à une firme privée qui a mis des moyens à disposition. Au terme de négociations fiévreuses entre les Conseils d'administration de Swissair et Crossair, et au sein de ceux-ci, qui ont duré tout le week-end des 29-30 septembre, et tandis qu'au Palais fédéral le groupe Bremi, composé de toutes les parties concernées (sauf l'UBS qui a refusé de participer à celui-ci) était placé dans l'incapacité d'assumer le mandat que lui avait confié le Conseil fédéral, les banques ont imposé, dans la nuit du samedi au dimanche, leur diktat à la direction de Swissair, qui n'avait d'autre choix que de se soumettre. Le projet Phoenix était prêt dimanche matin à 4 h. 20, après que Marcel Ospel se soit rendu dans la nuit au siège de Swissair à Ballsberg. Les banques et Mario Corti pour la direction du groupe Swissair ont signé sous le nom de projet Phoenix, un contrat qui contient les éléments suivants :

- la cession aux banques du paquet de 70,5 % des actions de Crossair que détenait Swissair, et ceci pour 260 millions de francs (cours au 28 septembre). Les banques prennent ainsi directement le contrôle financier de Crossair. Cette opération était liée à une condition stricte : l'argent résultant de cette vente devait être utilisé par Swissair Group uniquement pour l'exploitation des filiales de services proches de l'Air line (SR Technics, Atraxis, Gate Gourmet, Nuance); en aucun cas ces 260 millions ne devaient être utilisés par Swissair pour le maintien de ses vols au-delà du 3 octobre (l'interruption brutale des vols de Swissair à partir du 3 octobre était ainsi déjà planifiée).

- le projet précise que les banques agissent dans cette affaire comme purs investisseurs financiers et ne reprennent pas elles-mêmes la conduite opérationnelle de la nouvelle compagnie aérienne qui surgira des décombres de Swissair. Le projet prévoit aussi d'inviter la Confédération et les cantons à participer au même prix, à l'achat, jusqu'à une limite maximale de 30 %, des actions restantes de Crossair (à quoi la Confédération a répondu négativement).

- l'intégration dans le cadre d'une société d'accueil, placée sous le chapeau de Crossair, ainsi contrôlée par les banques, des "meilleurs morceaux" de l'activité du trafic aérien de Swissair, c'est-à-dire les lignes les plus rentables représentant 2/3 de l'ensemble du réseau. Celles-ci ont été vendues à Crossair à des prix "cassés". Cette opération a été réalisée grâce à une aide des banques à Crossair à hauteur de 850 millions qu'elles comptent bien se faire rembourser à l'avenir. Ces 850 millions se décomposent en un crédit de 500 millions mentionné ci-dessous, avec les conditions qui lui sont liées, et 350 millions comme augmentation du capital de Crossair, à condition que cette dernière obtienne les autorisations de vol à la place de Swissair.

- la mise sous sursis concordataire du reste de l'activité du trafic aérien, à savoir SAirGroup holding, SAir lines, Flightlease (location d'avions). De plus Swisscargo et Cargologic, deux sociétés de fret vont être elles-aussi placées sous sursis concordataire, car elles n'auront pas résisté à ces deux jours d'immobilisation. D'une manière générale, cette procédure de mise en sursis concordataire a alerté tous les fournisseurs de Swissair et de ses filiales qui se sont mis à exiger paiement comptant avant toute livraison, accroissant ainsi de manière énorme les besoins de liquidités du groupe, et ses difficultés sur tous les fronts à la fois.

Le sursis concordataire est une disposition du droit suisse qui représente une sorte de faillite adoucie. Un sursis concordataire est un délai accordé par la justice à un débiteur en difficulté pour élaborer un plan susceptible d'être accepté par les créanciers, d'où l'expression de concordat. La société peut ainsi poursuivre ses activités et le sursis peut aller jusqu'à 12 mois, voire deux ans dans des cas particulièrement complexes. Cette étape précède souvent la liquidation.

- l'externalisation du groupe des filiales suivantes de Swissair : Gate Gourmet, Swissport, Nuance, SR Technics. Swissair reçoit des banques 250 millions pour l'exploitation de ces filiales proches de l'airlines, et ce, au taux exorbitant du 1 mois-Libor qui s'élève à 2,25 %, plus 1,5 % supplémentaire. Ce montant est garanti par la mise en gage au profit des banques de la valeur des actifs du groupe Swissair, en particulier les participations dans Gate Gourmet, Swissport, Nuance, ainsi que de la "marque" Swissair (une marque qui a beaucoup souffert en raison des évènements de ces derniers jours). Le groupe Swissair doit ainsi rembourser ce crédit aux banques après la vente de ces filiales.

Ce crédit de 250 millions est lié à deux conditions strictes : ce montant ne doit en aucun cas être utilisé pour le maintien des vols Swissair, et le personnel de ces filiales ne doit pas faire grève.

- Crossair reçoit un crédit supplémentaire de 500 millions au maximum pour ses activités de transport aérien et pour la reprise des activités intercontinentales de Swissair. La condition, c'est que le personnel ne se mette pas en grève.

Il faut remarquer à ce propos la célérité avec laquelle l'Office de l'aviation civile a accordé à Crossair l'autorisation de se substituer à Swissair pour certains vols. De ce point de vue, l'action de clouer les avions au sol avait notamment pour but d'accélérer le transfert des vols Swissair par Crossair. Il faut remarquer que cette action des banques s'apparente à un lock out, mais qu'en même temps, les banques ont l'impudence de poser des conditions, à savoir qu'il n'y ait pas de grève du personnel, qui ne dépendent en aucun cas des signataires de ce contrat, à savoir les banques, les Conseils d'administration de Swissair Group et Crossair, mais uniquement du personnel et de ses syndicats qui ne sauraient admettre qu'on remette ainsi en cause un droit constitutionnel des salarié-e-s.

- Le groupe Swissair garantit à Crossair une option à une utilisation immédiate de la marque "Swissair", avec droit de Crossair de résilier le contrat d'achat de cette licence, si le prix fixé par Swissair était trop élevé.

- La reprise des activités de transport aérien de Swissair, reimensionnées, devrait être assurée par la nouvelle Crossair dès le 28 octobre. Ce qui signifie que les activités de Swissair Group dans ce domaine sont brutalement interrompues, alors que le sursis concordataire peut durer jusqu'à 12 mois pour les affaires complexe, et Swissair est un cas complexe. La précipitation avec laquelle s'effectue cette reprise vise dès lors à minimiser les engagements des banques envers Swissair, à interdire toute autre solution que la leur et à se positionner pour administrer la faillite dans les conditions les plus avantageuses pour elles.

- Selon le Tages Anzeiger du mercredi 3 octobre, les banques devraient en effet être traitées de manière privilégiées dans le cours de la faillite du groupe. Il faut remarquer tout d'abord que c'est très largement sous leur contrôle que la faillite sera administrée, puisqu'elles contrôlent les actifs de l'entreprise. Il existe ainsi dans le projet Phonix des conditions concernant l'adminsitration du sursis concordataire. De plus la majorité de leurs crédits sont garantis, c'est-à-dire qu'ils seront remboursés en première ligne, les salarié-e-s ne venant qu'en seconde position et les fournisseurs en 3ème position. Bien après viennent les obligataires, et en dernier les actionnaires. Il faut remarquer que ces derniers sont véritablement spoliés. Il y a d'ailleurs longtemps que les banques se sont retirées de l'actionnariat de Swissair, ce qui ne les a pas empêchées de fourguer jusqu'au dernier moment des actions de Swissair à leurs clients. La soit-disant "démocratie actionnariale", qui laisse entendre que tous les actionnaires seraient sur pied d'égalité pour la prise de décision, en prend un bon coup dans cette affaire, de même que le mythe du "capitalisme populaire"; on voit qui détient le pouvoir dans l'actionnariat et comment les banques traitent les actionnaires quand leurs intérêts financiers sont en jeu.

- enfin, la mise en sursis concordataire du groupe permet de se débarrasser des dettes de Swissair ou des engagements qu'il avait contracté auprès des compagnies dans lesquelles il avait pris une participation (LTU; Volare, LOT, South African Airways), ou dont il essayait de se dégager (Sabena, Air-Littoral, AOM-Air Liberté). Swissair devait payer lundi 200 millions de frs à Sabena, aux termes de l'accord de désengagement passé avec cette compagnie et l'Etat belge. Il doit encore 100 millions à Air-Lib et 75 millions à Air-Littoral.

- Concernant les conditions organisationnelles de la solution des banques, celle-ci prévoit ce qui suit : le siège de la future compagnie sera double, à savoir Bâle et Zurich; les activités de la direction serait partagée entre les deux sièges selon de stricts critères de coûts. Enfin, il est précisé que le projet doit être approuvé par les conseils d'administration de Swissair Group et Crossair et par les organes des deux grandes banques. Il prévoit aussi la prise de connaissance approbatrice du Conseil fédéral, lequel n'aurait reçu le papier fixant les conditions que lundi soir, après que les banques aient tenu leur conférence de presse. Celui-ci a dès lors été mis au courant, au plus tard lundi soir de l'immobilisation des avions de Swissair.

Enfin le coût de l'opération est partagé entre les deux grandes banques selon la clef suivante : UBS 51 % et Crédit Suisse 49%.

Chaos sur les aéroports

Comme nous l'avons vu, l'interruption brutale des vols de Swissair à partir du 3 octobre était ainsi déjà planifiée dans le cadre de l'accord Phoenix, et le Conseil fédéral, lui-même en a été informé, au plus tard lundi soir, raison pour laquelle Villiger a essayé frénétiquement de financer à raison de 250 millions pour la Confédération, 250 millions pour les banques la continuation des activités aériennes de Swissair; cette tentative s'est heurtée au refus des banques et de Marcel Ospel de verser un sou.

Lors de leur conférence de presse du lundi, les banques se sont d'ailleurs bien gardées de dire quoi que ce soit sur l'immobilisation de la flotte de Swissair.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que cette situation ne menace pas simplement Swissair et ses filiales. Elle menace d'immobiliser les 3 aéroports, car certaines filiales de Swissair assurent les services essentiels pour TOUTES les compagnies aériennes internationales actives sur ces aéroports. Il en va ainsi du système de réservation et de confirmation (Atraxis), des bagages (Swissport), du check-in (Swissport), des plans de vol (Swissport), de l'entretien des avions (SR Technics). "Si Atraxis suspend ses activités, l'aéroport de Zurich est cliniquement mort", déclare ainsi le porte-parole de Swissair Peter Naef.

C'est pourquoi les 450 millions débloqués mercredi par le Conseil fédéral pour la poursuite des vols de Swissair jusqu'au 28 octobre, non seulement ne sont pas suffisants pour garantir cette poursuite, mais sont prioritairement utilisés désormais à assurer les services des filiales mentionnées de Swissair, qui seules permettent de maintenir les aéroports en activité et d'offrir les services dont ont besoin toutes les compagnies sur ces sites, et non la seule Swissair. C'est la raison pour laquelle, dans le cadre de l'option des banques, la Confédération va devoir continuer de verser à fonds perdus d'énormes crédits supplémentaires, car les banques ne veulent pas débourser un sou, ou seulement des sommes symboliques. Il faut bien voir ainsi que la Confédération assume présentement le coût social de la solution catastrophique des banques, sans avoir son mot à dire concernant cette solution, ce qui est absolument inacceptable. Et que malgré le milliard qui va au minimum atteindre la note, les avions de Swissair risquent fort d'être à nouveau cloués au sol, puisque la poursuite des vols devient désormais, dans cette crise, un objectif accessoire.

Salarié-e-s, petits actionnaires et obligataires payent la facture

Les banques ont torpillé toute tentative d'élaborer, dans le cadre du groupe Bremi, avec les différentes parties concernées, un plan qui aurait dans tous les cas garanti un plus grand nombre de places de travail, ce qui supposait le maintien de Swissair. Et l'UBS s'est clairement déclarée, dans le communiqué de presse des deux banques publié le dimanche, contre toute intervention de l'Etat dans cette affaire.

Les banques dictent ainsi une solution qui répond strictement à leurs intérêts financiers, et répercute la facture sur les salarié-e-s, aux petits actionnaires et aux petits obligataires.. Non seulement les salarié-e-s de Swissair sont durement touchés, mais aussi celles et ceux des entreprise qui dépendent de Swissair (fournisseurs divers, agences de voyages, etc).

Ce coup de force est intolérable et totalement injuste : les banques qui étaient représentées dans le Conseil d'administration de Swissair ont une responsabilité écrasante dans la débâcle de Swissair, car elles ont soutenu pendant des années la stratégie calamiteuse de l'ancienne direction. Elles auraient dès lors dû contribuer en première ligne à la recapitalisation du groupe, sous forme d'une annulation de dettes.

Non seulement elles n'en font rien, mais en envoyant Swissair à la faillite, elles réussissent encore à faire une opération financière extrêmement rentable pour elles. Aujourd'hui, avec ce tour de passe passe par lequel elles prennent le contrôle de Crossair, et se réservent les meilleurs morceaux du trafic aérien de Swissair, elles font tout d'abord "main basse" pour une bouchée de pain (260 millions) sur l'ensemble de l'industrie du transport aérien en Suisse. elles réalisent de plus, suite à cette opération, d'énormes plus-values boursières, puisqu'en 2 jours, les actions de Crossair se sont appréciées de 55 %, soit une plus-value de quelque 160 millions. En plaçant sous sursis concordataire le reste de l'activité du groupe, elles liquident les dettes de Swissair et se débarrassent de tous les engagements de Swissair envers les compagnies dans lesquelles il détenait des obligations, ou dans celles dont le groupe était en train de se désengager, avec des conséquences très négatives pour la réputation de la Suisse en Europe.

Les banques auront de plus la priorité pour se rembourser sur la masse en faillite. On comprend qu'elles soient très soucieuse qu'aucun avion ne manque à l'appel pour avoir été bloqué à l'étranger.

Désastre économique, social et humain

Enfin, la solution des banques est d'une brutalité extrême et débouche sur un désastre social et humain, le plus grand désastre économique et social qu'on ait connu depuis longtemps en Suisse : elle prévoit en effet la suppression de millliers d'emplois en Suisse (les chiffres de 2500 suppressions d'emplois dans le monde, dont 1760 en Suisse, communiqués par Swissair sont gravement sous-estimés et ne comprennent que les activités du transport aérien. Les services de M. Couchepin avancent maintenant le chiffre de 4.000 postes supprimés chez Swissair et 4.000 chez les fournisseurs de Swissair, des chiffres qui semblent eux-aussi nettement sous-estimer les dégâts).

Les filiales comme Gate Gourmet, Swissport, Nuance et SR Technics devraient en effet subir une cure de redimensionnement, suite aux attentats du 11 novembre et à leurs répercussions sur le transport aérien dans le monde. De plus, il semble que les activités du fret Cargologic et Swissair cargo, seraient eux aussi placés sous sursis concordataire, avec pour conséquence la suppression de 1500 emplois (cf. TagesAnzeiger du samedi 6 octobre). Toutes ces filiales sont de plus en difficulté du fait même de cette situation, et ne sont plus livrées, ou alors avec paiement au comptant ce qui accroît leurs problèmes de liquidités et exige beaucoup plus de capitaux que prévu pour continuer leur exploitation.

Elle débouche également sur la suppression de dizaines de milliers d'emplois dans les autres pays. N'oublions pas que Swissair employe 72.000 salarié-e-s dans le monde. D'autre part, certaines compagnies à l'étranger ne pourront survivre que si Swissair respecte ses engagements envers elles.

Les banques sont ainsi les destructrices d'emplois et non les syndicats, comme la NZZ nous en avait accusé après la grève de 3 heures à Genève, le 15 septembre dernier.

Les banques prévoient le réengagement de 2/3 seulement des salariés du transport aérien de Swissair et ont évidemment l'intention, passée la période d'une année de transition pendant lesquelles elles doivent en principe garantir les conditions de travail et la CCT actuelles, de leur imposer les conditions notoirement inférieures de Crossair; elles argueront qu'il leur faut comprimer les coûts pour être compétitifs et assurer la rentabilité de la compagnie.

Et si l'opération des banques devait réussir, ce dont on peut douter à voir comment s'engage l'affaire, vous verrez que dans 2-3 ans, les banques revendront Crossair à d'autres compagnies plus importantes, non sans empocher une confortable plus-value, et après avoir fortement "dégraissé".

Une opération préméditée de longue date

Tout cela a été prémédité de longue date, et c'est sciemment que les banques ont cloué les avions au sol mardi 2 octobre, portant atteinte d'une manière grave, voire irrémédiable, à l'image de la Suisse dans le monde. Des milliers de passagers bloqués dans les aéroports, et dont le billet n'est pas remboursable, car le produit de la vente est versé dans la masse en faillite. Les billets vendus à hauteur semble-t-il d'un milliard sont en effet pris dans cette masse.Les économies-mêmes du personnel déposées dans un compte de l'entreprise, qui accordait un petit plus en terme de taux d'intérêt, ont été bloquées et versées dans la masse en faillite; il s'agit d'une somme de quelques 150 millions. Ce n'est que deux jours plus tard que les banques annoncent leur intention de rembouser les personnes concernées.

On voit bien avec cette affaire ce qui se passe lorsqu'un service aussi important que les transports aériens, qui relève indiscutablement d'un service public, est soumis aux décisions de groupes financiers ou aux marchés financiers. La population peut ainsi être prise en otage du jour au lendemain en fonction des stricts intérêts du groupe financier et se voir privée de l'accès aux prestations de transport, même en ayant payé leur billet.

Dans la mondialisation néo-libérale et la financiarisation de l'économie actuelles, la crise de Swissair et l'attitude des banques révèle bien aussi bien la domination qu'exerce le capital financier sur toute la société, et sur ses institutions politiques.

En l'occurrence, cette décision prise par quelques personnes dans des salons feutrés, est d'une extrême violence pour des dizaines de milliers de familles dont elles menacent les conditions de vie. Et cette violence, "très policée" en apparence, est sans commune mesure avec les quelques vitres cassées dans une manifestation, dont on a coutume de s'émouvoir dans les médias.

Où est la démocratie dans un cas semblable ? la grande majorité de la population de ce pays est contre la liquidation de Swissair, mais les banques n'en ont cure, car leurs intérêts financiers prime tout, et elles sont totalement imperméables à la démocratie.

Avec la solution des banques, les syndicats sont placés devant le fait accompli de ce diktat, et réduits à "négocier la casse".

Le Conseil fédéral à la botte des banquiers

Quant au Conseil fédéral, il n'est pas blanc comme neige dans cette affaire. Il n'a rien fait pour contrecarrer le coup de force des banques, alors que celui-ci mettait hors course le groupe Bremi qu'il avait mandaté. Il a en effet accepté de différer sa réunion urgente prévue lundi, en début d'après-midi pour permettre aux deux conseil d'administration de Swissair et Crossair de finaliser l'accord imposé par les banques. A aucun moment, il n'a eu la volonté politique d'imposer une autre solution que celle des banques, et s'est toujours subordonné dans le fond à la position des milieux financiers, se bornant à protester sur les formes.

Au moment du chaos de mardi, deux membres du Conseil fédéral se sont ainsi déclarés outrés par l'attitude arrogante de la direction des banques à leur égard, spécialement de la part du directeur de l'UBS, Marcel Ospel; mais à aucun moment, le Conseil fédéral n'a fait quoi que ce soit pour contrecarrer leur plan; il a purement et simplement entériné leur solution.

Tout ce qu'il a fait pour l'heure, c'est de fournir à Swissair, à la place des banques et aux frais du contribuable, un crédit-relais de 450 millions pour permettre aux avions de Swissair de voler jusqu'au 28 octobre. Les banques ont en effet refusé de partager le financement fifty-fifty. et le Conseil fédéral s'est soumis à cette décision en prenant en charge seul ce financement. Cela évite le pire, en terme d'image à l'étranger, mais il faut bien voir que cela permet aussi de faire passer la pilule de la solution des banques à partir du 28 octobre, sans que ces dernières contribuent financièrement en quoi que ce soit à la poursuite de l'activité de Swissair. Et l'on nous annonce que cela ne suffira pas pour aller jusqu'au 28 octobre et qu'il faudra encore une fois que la Confédération ouvre les cordons de la bourse sans avoir rien à dire sur les décisions des banques ou de la future Crossair. Nous pouvons être d'accord que la Confédération investisse pour le maintien d'une compagnie aérienne en Suisse, car celle-ci est indispensable à la vie économique d'un pays. Mais à condition de ne pas financer à fonds perdu un petchi, comme celui qu'ont provoqué les banques en un minimum de temps, mais bien pour en prendre le contrôle et décréter le transport aérien comme un servie public, ce qui permettrait de conduire un politique des transport intégrée, entre rail et ailes.

Dans l'après-midi du dimanche 30, les Banques ont publié un communiqué dans lequel elles décrétaient "politiquement incorrect" que l'Etat intervienne dans cette crise, et le Conseil fédéral s'est de fait soumis à cette position. Sauf qu'il a pris en charge, sur les impôts des contribuables, le coût social de l'opération pour préserver l'image du pays, mais aussi l'avenir de la solution des banques.

Il faut relever que cela correspond à la politique dérégulatrice de la Commission européenne qui, alors que l'Etat américain est en train d'aider massivement les compagnies aériennes aux Etats-Unis, s'en tient strictement au dogme néo-libéral de non-intervention de l'Etat dans l'économie. Et, nonobstant le chaos de ces derniers jours et la menace d'une prolongation de celui-ci, la Commission européenne vient de protester, et demander des explications à la Suisse, concernant l'aide de 450 millions apportée à Swissair, pour "distorsion de la concurrence". On croit rêver ! dans quel monde vivons-nous ?

De plus, dès le mercredi, après les critiques aux banques de la veille, K. Villiger commençait déjà à dire : oui, n'est-ce-pas, les banques ont fait des fautes dans la manière, mais il faut leur reconnaître le grand mérite qu'elles ont à financer quand même la création d'une compagnie aérienne nationale viable. Et, Couchepin, qui est souvent présenté comme le sauveur potentiel dans cette affaire, n'a jamais critiqué les banques durant toute cette affaire. Enfin, vendredi 5 octobre, le Conseil fédéral a déclaré qu'il n'y avait pas de salut en dehors de Crossair. Punkt Schluss !

Le Conseil fédéral aurait dû intervenir dès l'éclatement de la crise, au moment où le Conseil d'administration de Swissair a démissionné en bloc, ce qui était déjà significatif d'une décision des milieux financiers.

Il a choisi au contraire de pratiquer la politique du "laisser-faire", alors que d'autres pays interviennent lorsque leur compagnie aérienne est en difficulté, comme en Nouvelle Zélande, un pays qui est pourtant allé très loin dans la voie du néo-libéralisme, ou comme le Land de Rhénanie Westphalie en Allemagne, qui a décidé de soutenir la compagnie voyagiste LTU, mise en difficulté par la défection de Swissair qui détenait 49 % des participations dans cette société. Il est vrai que la Suisse est un des pays les plus néo-libéraux dans le monde, avec la Grande-Bretagne. Le Conseil fédéral s'est lavé les mains de cette situation, déclarant "que Swissair s'en sortirait bien toute seule". On voit bien aujourd'hui ce qu'il en est, et aussi les conséquences de cette attitude.

Une seule solution : l'intervention de l'Etat pour un service public

Nous ne pouvons pas accepter la solution des banques. Celle-ci est née d'un coup de force qui n'est pas accepté par le personnel. Une entreprise repose avant tout sur son personnel. C'est celui-ci qui fait fonctionner l'entreprise et garantit la poursuite de l'activité de cette activité extrêmement complexe et très socialisée que représente l'industrie du transport aérien.

Pour avoir une solution viable, il faut la confiance du personnel et de la population. Ce qui n'est pas le cas après le coup de force des banques et le chaos que celui-ci a provoqué. Une compagnie qui commence sous de tels auspices n'a aucun avenir. Les banques ont perdu non seulement la confiance du personnel par le putsch qu'elles ont mis en oeuvre, mais elles ont perdu toute crédibilité en matière de gestion d'une compagnie aérienne. Il faut relever que cet acte des banque correspond à un lock-out. Et qu'il est d'une extrême gravité.

Le néo-libéralisme échoue partout. Et il ne faut pas attendre une nouvelle catastrophe pour agir, si l'on veut préserver une compagnie aérienne nationale indispensable à un pays qui se veut moderne. On voit ce que cela donne quand on soumet la gestion de ce qui est sans nul doute une forme de service public à des intérêts financiers privés.

C'est pourquoi, nous nous engagerons pour le maintien d'une compagnie aérienne Swissair. Nous pensons que la solution des banques n'est pas viable et qu'elle est moralement inacceptable. Elle est en effet à la limite de l'escroquerie.

Il faut dès lors que l'Etat s'engage financièrement, mais non pour réparer les dégâts commis par d'autres, mais bien pour prendre le contrôle de cette activité et en faire réellement un service public. Seuls les intérêts publics peuvent garantir la fiabilité des prestations, limiter au maximum les dégâts du point de vue du personnel, et créer une compagnie viable.

Le personnel doit maintenant continuer son mouvement pour une autre solution que celle des banques. Le Conseil fédéral doit maintenant prendre les choses en main et le trafic aérien doit devenir un service public. Il doit prendre le contrôle de la nouvelle entité, dans le sens d'un maintien de Swissair, et réorganiser celle-ci, dans le but de garantir le maximum d'emplois pour le personnel ainsi que les conditions de travail de celui-ci. Si le Conseil fédéral garantit la nouvelle entité, il est évident que cela débouchera sur une appréciation du titre. Les banques l'ont fait parce que c'est rentable pour elles. Ce ne le serait pas moins pour l'Etat. C'est la seule solution qui offre des perspectives de viabilité à une compagnie de transport aérien en Suisse.