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Crise
de Swissair et ses développements.
Quelles orientations syndicales face à une telle situation ?
Eric Decarro - Président central SSP / VPOD (7 octobre 2001)
Coup de force des banques
Durant
le week-end des 29-30 septembre, les deux grandes banques – UBS et Crédit
Suisse – ont imposé, par un coup de force, leur solution dans la crise de
Swissair. Cela a débouché sur la le chaos que l'on sait avec les avions
Swissair cloués au sol pendant deux jours, et des dizaines de milliers de
voyageurs dans le monde immobilisés, et sans espoir d'être même remboursés.
On ne
saurait en effet gérer les problèmes complexes d'une compagnie de transport aérien,
par des "montages financiers", et l'imposition de solutions les plus
brutales au détriment des salarié-e-s et des prestations de services de
Swissair. La confiance des salarié-e-s, qui font la renommée d'une compagnie
et mettent en oeuvre les technologies complexes et hautement socialisées de
l'industrie du transport aérien, est la condition sine qua non de toute
solution à la crise. Et la solution des banques n'a pas la confiance du
personnel. La confiance des clients de Swissair qui est la garantie pour
l'avenir d'une compagnie aérienne en suisse n'est aujourd'hui plus assurée
dans le cadre de cette opération des banques. L'opération "Phoenix",
au terme de laquelle une nouvelle compagnie étincelante devait sortir des
cendres de Swissair, comme l'oiseau du même nom, a en effet d'ores et déjà débouché
sur un désastre qui hypothèque de toute évidence la création, sur ces bases,
d'une nouvelle compagnie aérienne viable.
Le contenu du diktat des banques
L'UBS
a engagé l'offensive finale visant à liquider Swissair vendredi 28 septembre,
en fermant au groupe le robinet des crédits. Il faut relever que l'UBS avait déjà
refusé ce printemps d'entrer dans le consortium de banques, composé du Crédit
Suisse, de la Deutsche Bank et de la City Bank qui devait en principe mettre un
milliard de crédit à disposition de Swissair (en réalité, ce crédit n'a pu
être utilisé en raison d'un désaccord sur les conditions qu'il prévoyait,
comme le relevait la Sonntagszeitung en juillet). Durant le week-end, Swissair
n'a ainsi échappé à l'incapacité de paiements que grâce à une firme privée
qui a mis des moyens à disposition. Au terme de négociations fiévreuses entre
les Conseils d'administration de Swissair et Crossair, et au sein de ceux-ci,
qui ont duré tout le week-end des 29-30 septembre, et tandis qu'au Palais fédéral
le groupe Bremi, composé de toutes les parties concernées (sauf l'UBS qui a
refusé de participer à celui-ci) était placé dans l'incapacité d'assumer le
mandat que lui avait confié le Conseil fédéral, les banques ont imposé, dans
la nuit du samedi au dimanche, leur diktat à la direction de Swissair, qui
n'avait d'autre choix que de se soumettre. Le projet Phoenix était prêt
dimanche matin à 4 h. 20, après que Marcel Ospel se soit rendu dans la nuit au
siège de Swissair à Ballsberg. Les banques et Mario Corti pour la direction du
groupe Swissair ont signé sous le nom de projet Phoenix, un contrat qui
contient les éléments suivants :
-
la cession aux banques du paquet de 70,5 % des actions de Crossair que détenait
Swissair, et ceci pour 260 millions de francs (cours au 28 septembre). Les
banques prennent ainsi directement le contrôle financier de Crossair. Cette opération
était liée à une condition stricte : l'argent résultant de cette vente
devait être utilisé par Swissair Group uniquement pour l'exploitation des
filiales de services proches de l'Air line (SR Technics, Atraxis, Gate Gourmet,
Nuance); en aucun cas ces 260 millions ne devaient être utilisés par Swissair
pour le maintien de ses vols au-delà du 3 octobre (l'interruption brutale des
vols de Swissair à partir du 3 octobre était ainsi déjà planifiée).
-
le projet précise que les banques agissent dans cette affaire comme purs
investisseurs financiers et ne reprennent pas elles-mêmes la conduite opérationnelle
de la nouvelle compagnie aérienne qui surgira des décombres de Swissair. Le
projet prévoit aussi d'inviter la Confédération et les cantons à participer
au même prix, à l'achat, jusqu'à une limite maximale de 30 %, des actions
restantes de Crossair (à quoi la Confédération a répondu négativement).
-
l'intégration dans le cadre d'une société d'accueil, placée sous le chapeau
de Crossair, ainsi contrôlée par les banques, des "meilleurs
morceaux" de l'activité du trafic aérien de Swissair, c'est-à-dire les
lignes les plus rentables représentant 2/3 de l'ensemble du réseau. Celles-ci
ont été vendues à Crossair à des prix "cassés". Cette opération
a été réalisée grâce à une aide des banques à Crossair à hauteur de 850
millions qu'elles comptent bien se faire rembourser à l'avenir. Ces 850
millions se décomposent en un crédit de 500 millions mentionné ci-dessous,
avec les conditions qui lui sont liées, et 350 millions comme augmentation du
capital de Crossair, à condition que cette dernière obtienne les autorisations
de vol à la place de Swissair.
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la mise sous sursis concordataire du reste de l'activité du trafic aérien, à
savoir SAirGroup holding, SAir lines, Flightlease (location d'avions). De plus
Swisscargo et Cargologic, deux sociétés de fret vont être elles-aussi placées
sous sursis concordataire, car elles n'auront pas résisté à ces deux jours
d'immobilisation. D'une manière générale, cette procédure de mise en sursis
concordataire a alerté tous les fournisseurs de Swissair et de ses filiales qui
se sont mis à exiger paiement comptant avant toute livraison, accroissant ainsi
de manière énorme les besoins de liquidités du groupe, et ses difficultés
sur tous les fronts à la fois.
Le
sursis concordataire est une disposition du droit suisse qui représente une
sorte de faillite adoucie. Un sursis concordataire est un délai accordé par la
justice à un débiteur en difficulté pour élaborer un plan susceptible d'être
accepté par les créanciers, d'où l'expression de concordat. La société peut
ainsi poursuivre ses activités et le sursis peut aller jusqu'à 12 mois, voire
deux ans dans des cas particulièrement complexes. Cette étape précède
souvent la liquidation.
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l'externalisation du groupe des filiales suivantes de Swissair : Gate Gourmet,
Swissport, Nuance, SR Technics. Swissair reçoit des banques 250 millions pour
l'exploitation de ces filiales proches de l'airlines, et ce, au taux exorbitant
du 1 mois-Libor qui s'élève à 2,25 %, plus 1,5 % supplémentaire. Ce montant
est garanti par la mise en gage au profit des banques de la valeur des actifs du
groupe Swissair, en particulier les participations dans Gate Gourmet, Swissport,
Nuance, ainsi que de la "marque" Swissair (une marque qui a beaucoup
souffert en raison des évènements de ces derniers jours). Le groupe Swissair
doit ainsi rembourser ce crédit aux banques après la vente de ces filiales.
Ce
crédit de 250 millions est lié à deux conditions strictes : ce montant ne
doit en aucun cas être utilisé pour le maintien des vols Swissair, et le
personnel de ces filiales ne doit pas faire grève.
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Crossair reçoit un crédit supplémentaire de 500 millions au maximum pour ses
activités de transport aérien et pour la reprise des activités
intercontinentales de Swissair. La condition, c'est que le personnel ne se mette
pas en grève.
Il
faut remarquer à ce propos la célérité avec laquelle l'Office de l'aviation
civile a accordé à Crossair l'autorisation de se substituer à Swissair pour
certains vols. De ce point de vue, l'action de clouer les avions au sol avait
notamment pour but d'accélérer le transfert des vols Swissair par Crossair. Il
faut remarquer que cette action des banques s'apparente à un lock out, mais
qu'en même temps, les banques ont l'impudence de poser des conditions, à
savoir qu'il n'y ait pas de grève du personnel, qui ne dépendent en aucun cas
des signataires de ce contrat, à savoir les banques, les Conseils
d'administration de Swissair Group et Crossair, mais uniquement du personnel et
de ses syndicats qui ne sauraient admettre qu'on remette ainsi en cause un droit
constitutionnel des salarié-e-s.
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Le groupe Swissair garantit à Crossair une option à une utilisation immédiate
de la marque "Swissair", avec droit de Crossair de résilier le
contrat d'achat de cette licence, si le prix fixé par Swissair était trop élevé.
-
La reprise des activités de transport aérien de Swissair, reimensionnées,
devrait être assurée par la nouvelle Crossair dès le 28 octobre. Ce qui
signifie que les activités de Swissair Group dans ce domaine sont brutalement
interrompues, alors que le sursis concordataire peut durer jusqu'à 12 mois pour
les affaires complexe, et Swissair est un cas complexe. La précipitation avec
laquelle s'effectue cette reprise vise dès lors à minimiser les engagements
des banques envers Swissair, à interdire toute autre solution que la leur et à
se positionner pour administrer la faillite dans les conditions les plus
avantageuses pour elles.
-
Selon le Tages Anzeiger du mercredi 3 octobre, les banques devraient en effet être
traitées de manière privilégiées dans le cours de la faillite du groupe. Il
faut remarquer tout d'abord que c'est très largement sous leur contrôle que la
faillite sera administrée, puisqu'elles contrôlent les actifs de l'entreprise.
Il existe ainsi dans le projet Phonix des conditions concernant l'adminsitration
du sursis concordataire. De plus la majorité de leurs crédits sont garantis,
c'est-à-dire qu'ils seront remboursés en première ligne, les salarié-e-s ne
venant qu'en seconde position et les fournisseurs en 3ème position.
Bien après viennent les obligataires, et en dernier les actionnaires. Il faut
remarquer que ces derniers sont véritablement spoliés. Il y a d'ailleurs
longtemps que les banques se sont retirées de l'actionnariat de Swissair, ce
qui ne les a pas empêchées de fourguer jusqu'au dernier moment des actions de
Swissair à leurs clients. La soit-disant "démocratie actionnariale",
qui laisse entendre que tous les actionnaires seraient sur pied d'égalité pour
la prise de décision, en prend un bon coup dans cette affaire, de même que le
mythe du "capitalisme populaire"; on voit qui détient le pouvoir dans
l'actionnariat et comment les banques traitent les actionnaires quand leurs intérêts
financiers sont en jeu.
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enfin, la mise en sursis concordataire du groupe permet de se débarrasser des
dettes de Swissair ou des engagements qu'il avait contracté auprès des
compagnies dans lesquelles il avait pris une participation (LTU; Volare, LOT,
South African Airways), ou dont il essayait de se dégager (Sabena,
Air-Littoral, AOM-Air Liberté). Swissair devait payer lundi 200 millions de frs
à Sabena, aux termes de l'accord de désengagement passé avec cette compagnie
et l'Etat belge. Il doit encore 100 millions à Air-Lib et 75 millions à
Air-Littoral.
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Concernant les conditions organisationnelles de la solution des banques,
celle-ci prévoit ce qui suit : le siège de la future compagnie sera double, à
savoir Bâle et Zurich; les activités de la direction serait partagée entre
les deux sièges selon de stricts critères de coûts. Enfin, il est précisé
que le projet doit être approuvé par les conseils d'administration de Swissair
Group et Crossair et par les organes des deux grandes banques. Il prévoit aussi
la prise de connaissance approbatrice du Conseil fédéral, lequel n'aurait reçu
le papier fixant les conditions que lundi soir, après que les banques aient
tenu leur conférence de presse. Celui-ci a dès lors été mis au courant, au
plus tard lundi soir de l'immobilisation des avions de Swissair.
Enfin
le coût de l'opération est partagé entre les deux grandes banques selon la
clef suivante : UBS 51 % et Crédit Suisse 49%.
Chaos sur les aéroports
Comme nous
l'avons vu, l'interruption brutale des vols de Swissair à partir du 3 octobre
était ainsi déjà planifiée dans le cadre de l'accord Phoenix, et le Conseil
fédéral, lui-même en a été informé, au plus tard lundi soir, raison pour
laquelle Villiger a essayé frénétiquement de financer à raison de 250
millions pour la Confédération, 250 millions pour les banques la continuation
des activités aériennes de Swissair; cette tentative s'est heurtée au refus
des banques et de Marcel Ospel de verser un sou.
Lors de leur
conférence de presse du lundi, les banques se sont d'ailleurs bien gardées de
dire quoi que ce soit sur l'immobilisation de la flotte de Swissair.
Ce qu'il
faut comprendre, c'est que cette situation ne menace pas simplement Swissair et
ses filiales. Elle menace d'immobiliser les 3 aéroports, car certaines filiales
de Swissair assurent les services essentiels pour TOUTES les compagnies aériennes
internationales actives sur ces aéroports. Il en va ainsi du système de réservation
et de confirmation (Atraxis), des bagages (Swissport), du check-in (Swissport),
des plans de vol (Swissport), de l'entretien des avions (SR Technics). "Si
Atraxis suspend ses activités, l'aéroport de Zurich est cliniquement
mort", déclare ainsi le porte-parole de Swissair Peter Naef.
C'est
pourquoi les 450 millions débloqués mercredi par le Conseil fédéral pour la
poursuite des vols de Swissair jusqu'au 28 octobre, non seulement ne sont pas
suffisants pour garantir cette poursuite, mais sont prioritairement utilisés désormais
à assurer les services des filiales mentionnées de Swissair, qui seules
permettent de maintenir les aéroports en activité et d'offrir les services
dont ont besoin toutes les compagnies sur ces sites, et non la seule Swissair.
C'est la raison pour laquelle, dans le cadre de l'option des banques, la Confédération
va devoir continuer de verser à fonds perdus d'énormes crédits supplémentaires,
car les banques ne veulent pas débourser un sou, ou seulement des sommes
symboliques. Il faut bien voir ainsi que la Confédération assume présentement
le coût social de la solution catastrophique des banques, sans avoir son mot à
dire concernant cette solution, ce qui est absolument inacceptable. Et que malgré
le milliard qui va au minimum atteindre la note, les avions de Swissair risquent
fort d'être à nouveau cloués au sol, puisque la poursuite des vols devient désormais,
dans cette crise, un objectif accessoire.
Salarié-e-s, petits actionnaires et
obligataires payent la facture
Les
banques ont torpillé toute tentative d'élaborer, dans le cadre du groupe
Bremi, avec les différentes parties concernées, un plan qui aurait dans tous
les cas garanti un plus grand nombre de places de travail, ce qui supposait le
maintien de Swissair. Et l'UBS s'est clairement déclarée, dans le communiqué
de presse des deux banques publié le dimanche, contre toute intervention de
l'Etat dans cette affaire.
Les
banques dictent ainsi une solution qui répond strictement à leurs intérêts
financiers, et répercute la facture sur les salarié-e-s, aux petits
actionnaires et aux petits obligataires.. Non seulement les salarié-e-s de
Swissair sont durement touchés, mais aussi celles et ceux des entreprise qui dépendent
de Swissair (fournisseurs divers, agences de voyages, etc).
Ce
coup de force est intolérable et totalement injuste : les banques qui étaient
représentées dans le Conseil d'administration de Swissair ont une
responsabilité écrasante dans la débâcle de Swissair, car elles ont soutenu
pendant des années la stratégie calamiteuse de l'ancienne direction. Elles
auraient dès lors dû contribuer en première ligne à la recapitalisation du
groupe, sous forme d'une annulation de dettes.
Non
seulement elles n'en font rien, mais en envoyant Swissair à la faillite, elles
réussissent encore à faire une opération financière extrêmement rentable
pour elles. Aujourd'hui, avec ce tour de passe passe par lequel elles prennent
le contrôle de Crossair, et se réservent les meilleurs morceaux du trafic aérien
de Swissair, elles font tout d'abord "main basse" pour une bouchée de
pain (260 millions) sur l'ensemble de l'industrie du transport aérien en
Suisse. elles réalisent de plus, suite à cette opération, d'énormes
plus-values boursières, puisqu'en 2 jours, les actions de Crossair se sont appréciées
de 55 %, soit une plus-value de quelque 160 millions. En plaçant sous sursis
concordataire le reste de l'activité du groupe, elles liquident les dettes de
Swissair et se débarrassent de tous les engagements de Swissair envers les
compagnies dans lesquelles il détenait des obligations, ou dans celles dont le
groupe était en train de se désengager, avec des conséquences très négatives
pour la réputation de la Suisse en Europe.
Les
banques auront de plus la priorité pour se rembourser sur la masse en faillite.
On comprend qu'elles soient très soucieuse qu'aucun avion ne manque à l'appel
pour avoir été bloqué à l'étranger.
Désastre économique, social et humain
Enfin,
la solution des banques est d'une brutalité extrême et débouche sur un désastre
social et humain, le plus grand désastre économique et social qu'on ait connu
depuis longtemps en Suisse : elle prévoit en effet la suppression de millliers
d'emplois en Suisse (les chiffres de 2500 suppressions d'emplois dans le monde,
dont 1760 en Suisse, communiqués par Swissair sont gravement sous-estimés et
ne comprennent que les activités du transport aérien. Les services de M.
Couchepin avancent maintenant le chiffre de 4.000 postes supprimés chez
Swissair et 4.000 chez les fournisseurs de Swissair, des chiffres qui semblent
eux-aussi nettement sous-estimer les dégâts).
Les
filiales comme Gate Gourmet, Swissport, Nuance et SR Technics devraient en effet
subir une cure de redimensionnement, suite aux attentats du 11 novembre et à
leurs répercussions sur le transport aérien dans le monde. De plus, il semble
que les activités du fret Cargologic et Swissair cargo, seraient eux aussi placés
sous sursis concordataire, avec pour conséquence la suppression de 1500 emplois
(cf. TagesAnzeiger du samedi 6 octobre). Toutes ces filiales sont de plus en
difficulté du fait même de cette situation, et ne sont plus livrées, ou alors
avec paiement au comptant ce qui accroît leurs problèmes de liquidités et
exige beaucoup plus de capitaux que prévu pour continuer leur exploitation.
Elle
débouche également sur la suppression de dizaines de milliers d'emplois dans
les autres pays. N'oublions pas que Swissair employe 72.000 salarié-e-s dans le
monde. D'autre part, certaines compagnies à l'étranger ne pourront survivre
que si Swissair respecte ses engagements envers elles.
Les
banques sont ainsi les destructrices d'emplois et non les syndicats, comme la
NZZ nous en avait accusé après la grève de 3 heures à Genève, le 15
septembre dernier.
Les
banques prévoient le réengagement de 2/3 seulement des salariés du transport
aérien de Swissair et ont évidemment l'intention, passée la période d'une
année de transition pendant lesquelles elles doivent en principe garantir les
conditions de travail et la CCT actuelles, de leur imposer les conditions
notoirement inférieures de Crossair; elles argueront qu'il leur faut comprimer
les coûts pour être compétitifs et assurer la rentabilité de la compagnie.
Et
si l'opération des banques devait réussir, ce dont on peut douter à voir
comment s'engage l'affaire, vous verrez que dans 2-3 ans, les banques revendront
Crossair à d'autres compagnies plus importantes, non sans empocher une
confortable plus-value, et après avoir fortement "dégraissé".
Une opération préméditée de longue date
Tout
cela a été prémédité de longue date, et c'est sciemment que les banques ont
cloué les avions au sol mardi 2 octobre, portant atteinte d'une manière grave,
voire irrémédiable, à l'image de la Suisse dans le monde. Des milliers de
passagers bloqués dans les aéroports, et dont le billet n'est pas
remboursable, car le produit de la vente est versé dans la masse en faillite.
Les billets vendus à hauteur semble-t-il d'un milliard sont en effet pris dans
cette masse.Les économies-mêmes du personnel déposées dans un compte de
l'entreprise, qui accordait un petit plus en terme de taux d'intérêt, ont été
bloquées et versées dans la masse en faillite; il s'agit d'une somme de
quelques 150 millions. Ce n'est que deux jours plus tard que les banques
annoncent leur intention de rembouser les personnes concernées.
On
voit bien avec cette affaire ce qui se passe lorsqu'un service aussi important
que les transports aériens, qui relève indiscutablement d'un service public,
est soumis aux décisions de groupes financiers ou aux marchés financiers. La
population peut ainsi être prise en otage du jour au lendemain en fonction des
stricts intérêts du groupe financier et se voir privée de l'accès aux
prestations de transport, même en ayant payé leur billet.
Dans
la mondialisation néo-libérale et la financiarisation de l'économie
actuelles, la crise de Swissair et l'attitude des banques révèle bien aussi
bien la domination qu'exerce le capital financier sur toute la société, et sur
ses institutions politiques.
En
l'occurrence, cette décision prise par quelques personnes dans des salons feutrés,
est d'une extrême violence pour des dizaines de milliers de familles dont elles
menacent les conditions de vie. Et cette violence, "très policée" en
apparence, est sans commune mesure avec les quelques vitres cassées dans une
manifestation, dont on a coutume de s'émouvoir dans les médias.
Où
est la démocratie dans un cas semblable ? la grande majorité de la population
de ce pays est contre la liquidation de Swissair, mais les banques n'en ont
cure, car leurs intérêts financiers prime tout, et elles sont totalement
imperméables à la démocratie.
Avec
la solution des banques, les syndicats sont placés devant le fait accompli de
ce diktat, et réduits à "négocier la casse".
Le Conseil fédéral à la botte des
banquiers
Quant
au Conseil fédéral, il n'est pas blanc comme neige dans cette affaire. Il n'a
rien fait pour contrecarrer le coup de force des banques, alors que celui-ci
mettait hors course le groupe Bremi qu'il avait mandaté. Il a en effet accepté
de différer sa réunion urgente prévue lundi, en début d'après-midi pour
permettre aux deux conseil d'administration de Swissair et Crossair de finaliser
l'accord imposé par les banques. A aucun moment, il n'a eu la volonté
politique d'imposer une autre solution que celle des banques, et s'est toujours
subordonné dans le fond à la position des milieux financiers, se bornant à
protester sur les formes.
Au
moment du chaos de mardi, deux membres du Conseil fédéral se sont ainsi déclarés
outrés par l'attitude arrogante de la direction des banques à leur égard, spécialement
de la part du directeur de l'UBS, Marcel Ospel; mais à aucun moment, le Conseil
fédéral n'a fait quoi que ce soit pour contrecarrer leur plan; il a purement
et simplement entériné leur solution.
Tout
ce qu'il a fait pour l'heure, c'est de fournir à Swissair, à la place des
banques et aux frais du contribuable, un crédit-relais de 450 millions pour
permettre aux avions de Swissair de voler jusqu'au 28 octobre. Les banques ont
en effet refusé de partager le financement fifty-fifty. et le Conseil fédéral
s'est soumis à cette décision en prenant en charge seul ce financement. Cela
évite le pire, en terme d'image à l'étranger, mais il faut bien voir que cela
permet aussi de faire passer la pilule de la solution des banques à partir du
28 octobre, sans que ces dernières contribuent financièrement en quoi que ce
soit à la poursuite de l'activité de Swissair. Et l'on nous annonce que cela
ne suffira pas pour aller jusqu'au 28 octobre et qu'il faudra encore une fois
que la Confédération ouvre les cordons de la bourse sans avoir rien à dire
sur les décisions des banques ou de la future Crossair. Nous pouvons être
d'accord que la Confédération investisse pour le maintien d'une compagnie aérienne
en Suisse, car celle-ci est indispensable à la vie économique d'un pays. Mais
à condition de ne pas financer à fonds perdu un petchi, comme celui qu'ont
provoqué les banques en un minimum de temps, mais bien pour en prendre le contrôle
et décréter le transport aérien comme un servie public, ce qui permettrait de
conduire un politique des transport intégrée, entre rail et ailes.
Dans
l'après-midi du dimanche 30, les Banques ont publié un communiqué dans lequel
elles décrétaient "politiquement incorrect" que l'Etat intervienne
dans cette crise, et le Conseil fédéral s'est de fait soumis à cette
position. Sauf qu'il a pris en charge, sur les impôts des contribuables, le coût
social de l'opération pour préserver l'image du pays, mais aussi l'avenir de
la solution des banques.
Il
faut relever que cela correspond à la politique dérégulatrice de la
Commission européenne qui, alors que l'Etat américain est en train d'aider
massivement les compagnies aériennes aux Etats-Unis, s'en tient strictement au
dogme néo-libéral de non-intervention de l'Etat dans l'économie. Et,
nonobstant le chaos de ces derniers jours et la menace d'une prolongation de
celui-ci, la Commission européenne vient de protester, et demander des
explications à la Suisse, concernant l'aide de 450 millions apportée à
Swissair, pour "distorsion de la concurrence". On croit rêver ! dans
quel monde vivons-nous ?
De
plus, dès le mercredi, après les critiques aux banques de la veille, K.
Villiger commençait déjà à dire : oui, n'est-ce-pas, les banques ont fait
des fautes dans la manière, mais il faut leur reconnaître le grand mérite
qu'elles ont à financer quand même la création d'une compagnie aérienne
nationale viable. Et, Couchepin, qui est souvent présenté comme le sauveur
potentiel dans cette affaire, n'a jamais critiqué les banques durant toute
cette affaire. Enfin, vendredi 5 octobre, le Conseil fédéral a déclaré qu'il
n'y avait pas de salut en dehors de Crossair. Punkt Schluss !
Le
Conseil fédéral aurait dû intervenir dès l'éclatement de la crise, au
moment où le Conseil d'administration de Swissair a démissionné en bloc, ce
qui était déjà significatif d'une décision des milieux financiers.
Il
a choisi au contraire de pratiquer la politique du "laisser-faire",
alors que d'autres pays interviennent lorsque leur compagnie aérienne est en
difficulté, comme en Nouvelle Zélande, un pays qui est pourtant allé très
loin dans la voie du néo-libéralisme, ou comme le Land de Rhénanie Westphalie
en Allemagne, qui a décidé de soutenir la compagnie voyagiste LTU, mise en
difficulté par la défection de Swissair qui détenait 49 % des participations
dans cette société. Il est vrai que la Suisse est un des pays les plus néo-libéraux
dans le monde, avec la Grande-Bretagne. Le Conseil fédéral s'est lavé les
mains de cette situation, déclarant "que Swissair s'en sortirait bien
toute seule". On voit bien aujourd'hui ce qu'il en est, et aussi les conséquences
de cette attitude.
Une seule solution : l'intervention
de l'Etat pour un service public
Nous
ne pouvons pas accepter la solution des banques. Celle-ci est née d'un coup de
force qui n'est pas accepté par le personnel. Une entreprise repose avant tout
sur son personnel. C'est celui-ci qui fait fonctionner l'entreprise et garantit
la poursuite de l'activité de cette activité extrêmement complexe et très
socialisée que représente l'industrie du transport aérien.
Pour
avoir une solution viable, il faut la confiance du personnel et de la
population. Ce qui n'est pas le cas après le coup de force des banques et le
chaos que celui-ci a provoqué. Une compagnie qui commence sous de tels auspices
n'a aucun avenir. Les banques ont perdu non seulement la confiance du personnel
par le putsch qu'elles ont mis en oeuvre, mais elles ont perdu toute crédibilité
en matière de gestion d'une compagnie aérienne. Il faut relever que cet acte
des banque correspond à un lock-out. Et qu'il est d'une extrême gravité.
Le
néo-libéralisme échoue partout. Et il ne faut pas attendre une nouvelle
catastrophe pour agir, si l'on veut préserver une compagnie aérienne nationale
indispensable à un pays qui se veut moderne. On voit ce que cela donne quand on
soumet la gestion de ce qui est sans nul doute une forme de service public à
des intérêts financiers privés.
C'est pourquoi, nous
nous engagerons pour le maintien d'une compagnie aérienne Swissair. Nous
pensons que la solution des banques n'est pas viable et qu'elle est moralement
inacceptable. Elle est en effet à la limite de l'escroquerie.
Il faut dès lors que
l'Etat s'engage financièrement, mais non pour réparer les dégâts commis par
d'autres, mais bien pour prendre le contrôle de cette activité et en faire réellement
un service public. Seuls les intérêts publics peuvent garantir la fiabilité
des prestations, limiter au maximum les dégâts du point de vue du personnel,
et créer une compagnie viable.
Le
personnel doit maintenant continuer son mouvement pour une autre solution que
celle des banques. Le Conseil fédéral doit maintenant prendre les choses en
main et le trafic aérien doit devenir un service public. Il doit prendre le
contrôle de la nouvelle entité, dans le sens d'un maintien de Swissair, et réorganiser
celle-ci, dans le but de garantir le maximum d'emplois pour le personnel ainsi
que les conditions de travail de celui-ci. Si le Conseil fédéral garantit la
nouvelle entité, il est évident que cela débouchera sur une appréciation du
titre. Les banques l'ont fait parce que c'est rentable pour elles. Ce ne le
serait pas moins pour l'Etat. C'est la seule solution qui offre des perspectives
de viabilité à une compagnie de transport aérien en Suisse.
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