1945 : la fondation de la Section et la première convention collective


La découverte de ses propres forces.

L'initiative est venue de Paul Buol, un mécanicien de 32 ans, autour duquel s'étaient regroupés les ouvriers d'atelier qui pensaient qu'il était temps de s'organiser en syndicat.

"Toutes les relations entre les salariés et la Direction portent sur des questions d'intérêts purement personnel. Un comportement non solidaire permet à certains ouvriers d'obtenir des avantages individuels." Cette désunion au sein du personnel engendrait un sentiment de malaise. Le 9 mars 1945, le groupe invite tout le personnel de Swissair à se réunir au restaurant Linde à Dübendorf. "Chacun doit avoir la possibilité de se prononcer pour ou contre une organisation."

Une bonne moitié des 80 employés de la compagnie y participent. Leur volonté de s'organiser est manifeste. "Les principaux sujets de discussion sont: comment y parvenir et surtouts, à quelle fédération s'affilier." Certains votent pour une fédération "maison": on économiserait ainsi, "en ces temps où la vie est chère", sur les cotisations syndicales. Mais le conseiller national et secrétaire du SSP/VPOD Hans Oprecht, invité en tant qu'orateur, explique les raisons pour lesquelles les intérêts du personnel Swissair seraient mieux défendus au sein de se fédération. L'assemblée se laisse convaincre par ses arguments.

On décide de s'organiser et de rejoindre le SSP/VPOD en tant qu Section Trafic aérien.
Sa fondation aura lieu le 23 mars en ces mêmes lieux. Elu
par les 26 membres fondateurs, Paul Buol en devient le premier président.

L'allemagne nazie est alors près de capituler. Le soulagement est considérable, mais déjà se propage une nouvelle peur de l'avenir. On s'attend partout à une grande crise économique d'après-guerre, telle que celle qui suivit la Première Guerre mondiale.

Une entrevue avec le Directeur, l'estomac noué

La Section s'attelle immédiatement à sa tâche essentielle et constitue une commission chargée d'élaborer une convention collective. Le 4 juin, l'ébauche est présentée devant l'assemblée plénière. L'échelle des salaires est au centre des discussions. Le président Buol défend la proposition qu'il juge très équilibrée et conçue dans l'intérêt de tous: "Il s'agit d'aider également le personnel auxiliaire à obtenir davantage que le strict minimum vital et de le faire d'une manière solidaire, pour une fois." Sur ce, l'assemblée accepte cet article. L'ébauche épurée est envoyée à Swissair.

Le 25 juillet à 9h30, le comité directeur de la Section est convoqué pour un premier entretien au bureau du Président de la direction Grob. Bien que Swissair ait écrit au SSP/VPOD qu'elle "approuve la fondation de cette nouvelle organisation", les sept collègues ont l'estomac noué. Les membres de la délégation ne doivent-ils pas craindre "d'être définitivement catalogués par la Direction comme étant des brebis galeuses ?" Ils redoutent également de "ne pas être assez prompts à la riposte" dans le feu de la discussion.

Le Directeur marque un but contre son propre camp

Le Directeur déclare ne pas avoir encore eu le temps d'étudier l'ébauche du contrat. De plus, celle-ci doit d'abord être examinée par l'Office fédéral de l'aviation civile à Berne et par l'OFIAMT. Aujourd'hui, il ne s'intéresse donc qu'à l'essentiel. Il entame un discours de patron stéréotypé. Il ne comprend pas qu'on ait choisi cette manière de procéder. "Pourquoi n'est-on pas venu me parler de ce problème dès le départ ? En tant que père de la famille Swissair, la sollicitude a toujours été mon premier souci."

Le président Buol réplique que ces "rapports familiaux ont pris du plomb dans l'aile durant la guerre. Les requêtes tomberaient la plupart du temps dans l'oreille d'un sourd. Il rappelle les insuffisances de l'assurance maladie, les procédés arbitraires d'un grand nombre de supérieurs hiérarchiques, les promesses non tenues quant à la formation technique et : "la médiocrité de nos salaires à l'heure d'aujourd'hui". Le collègue Gloor renchérit : "Un radio de bord gagne autant qu'une fille de cuisine de l'Association Féminine Zurichoise."Le Directeur Groh admet que de temps à autre, "l'organisation peut souffrir d'une imperfection", mais qu'il vaudrait mieux résoudre ces questions "à deux ou à trois". Il se serait toujours efforcé de s'occuper de chaque cas personnel "d'une manière sociale et humaine". "La porte de mon bureau est ouverte à chaque ouvrier." Le collègue Wegmann entre alors dans le vif du sujet et fait monter la tension: "Un des moteurs du HB-IRI perd de l'huile. On le bricole en resserant ici et là des tubulures, au lieu d'attaquer le problème par la base." Et c'est pourquoi on veut désormais négocier les conditions de travail d'une manière collective. Après cette victoire 1 à 0, l'équipe Section se retire.

Cherchant à égaliser, le Directeur Groh rate sa passe et marque un contre son propre camp en faisant voter tous les employés sur la question : pour ou contre une convention collective. Résultat: 76 sont pour, personne n'est contre, 4 votent blanc.

La Direction joue l'obstruction

La Section attend désormais impatiemment le début des négociations. Mais la Direction utilise sans cesse de multiples faux-fuyants pour traîner les choses. Quand enfin le premier rendez-vous a lieu le 28 septembre, les syndicalistes se rendent compte que la partie adverse a choisi d'appliquer une stratégie d'obstruction non dissimulée. On piétine. Parmis les adhérents, le mécontentement monte. Des appels à la grève commencent à se faire entendre. Le comité directeur s'adresse directement au conseil d'administration de Swissair. Paul Buol téléphone au président du conseil d'administration, le colonel Oehler, pour l'informer qu'on avait perdu toute confiance en la Direction et que "les employés nous ont demandé de réunir une assemblée générale extraordinaire pour déterminer la date limite à laquelle le contrat doit être bouclé, faute de quoi l'appel à la grève serait lancé." Le conseil d'administration se déclare prêt à accepter. Il demande seulement un peu de patience, le temps pour lui d'examiner le dossier.

Le mécontentement du personnel s'accroît

L'assemblée générale a lieu le 24 octobre au restaurant Linde à Dübendorf. Y assistent 96 adhérents, soit la quasi-totalité des employés Swissair dont le nombre, après la guerre, s'accroît rapidement. La tension est à son comble, elle est presque palpable. "Il est temps de démontrer notre force", c'est là l'opinion générale.

Le matin même à Berne, une délégation du comité directeur a parlementé une nouvelle fois avec un représentant du conseil d'administration . Le collègue Gloor rapporte: "Nous lui avons dit qu'une grève mettrait en péril la réputation de Swissair dans le monde entier et qu'il serait d'un intérêt national de ne pas la discréditer. Mais que si la grève devait malgré tout être prononcée, les dirigeants de Swissair en porteraient l'entière responsabilité." Gloor et ses collègues ajoutent qu'ils ont eu l'impression cependant que le conseil d'administration s'était donné de la peine pour parvenir à un dénouement rapide.

Suite à cette intervention, l'assemblée convient à l'unanimité de se réunir encore une fois le 8 novembre. Si d'ici là, aucun résultat n'était obtenu ou si les propositions se révélaient insuffisantes, elle pourrait alors décider de déclencher une grève immédiate.

Premier succès :
le sentiment de puissance augmente

Les négociations s'engagent maintenant pour de bons. Le 29 novembre, le conseil d'administration se déclare prêt à signer une version légèrement modifiée de la convention collective rédigée par la Section Trafic aérien, avec effet rétroactif au 1er septembre.

Pour les employés, cette convention est en tous points préférable à tous les contrats individuels antérieurs. La Section s'enorgueillit de l'avoir élaborée toute seule: pour toute référence, elle n'avait que le texte de la convention collective d'une centrale électrique des Grisons. Mais le plus important, c'était la découverte de leur propre puissance: "Au printemps de cette année, jamais encore personne n'aurait osé parler aussi ouvertement à notre Directeur ni même s'adresser directement au conseil d'administration sans passer par le Directeur" constatait le collègue Allegri lors l'assemblée du 24 octobre.
Suite 1945 - 1948

(Lorsque les citations ne font l'objet d'aucune annotation particulière, elles proviennent des comptes-rendus d'assemblées.)

 

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